SAVIEZ-VOUS QUE…
Les Franco-Américains originaires de Lavaltrie
Par Me Jean Hétu, président de la SHPL
À compter de 1840 et jusque vers 1930, environ 900 000 francophones ont quitté le Québec pour aller aux États-Unis à la recherche d’un « monde meilleur ». Nous en trouvons un grand nombre dans des villes comme Lewiston (Maine), Lowell, Fall River, Southbridge ou Worcester (Massachusetts) et Woonsocket (Rhode-Island). Un certain nombre vont revenir au pays, mais la plupart ont fondé dans leur pays d’adoption ce que l’on a appelé des « Petits Canada » avec leurs propres institutions religieuses et scolaires francophones. Plusieurs vont trouver des emplois dans les usines de textile de la Nouvelle-Angleterre et seront qualifiés de « Chinois du Nord ». D’ailleurs, Honoré Beaugrand, originaire de Lanoraie, publie en 1878 à Fall River (Mass.) pendant son séjour en Nouvelle-Angleterre Jeanne la fileuse. Épisode de l’émigration franco-américaine aux États-Unis. Il s’agit d’un premier roman franco-américain qui raconte l’histoire d’amour entre Pierre Montépel de Lavaltrie et sa fiancée Jeanne Girard qui dut s’expatrier aux États-Unis et qui travailla dans les manufactures de coton de Fall River, d’où son nom de « Jeanne la fileuse ».
Plusieurs habitants de Lavaltrie vont succomber au chant des sirènes du Sud. Ainsi Jérémie Desroches, qui fut maire de la Municipalité de la paroisse de Lavaltrie de 1899 à 1902, va émigrer avec sa famille à Lowell (Mass.) vers la fin de 1902. Jean-Baptiste Saint-Pierre ira s’établir avec sa famille en 1878 à Détroit, mais il reviendra au Québec vers 1893 et sera maire de Lavaltrie en 1910-1911. Son fils aîné Télesphore Saint-Pierre, né à Lavaltrie le 10 juillet 1869, va jouer un rôle très important dans le développement de la presse française aux États-Unis. Journaliste, il sera l’auteur de plusieurs ouvrages et de nombreuses études sur l’émigration canadienne-française aux États-Unis. Dans Les Canadiens des États-Unis. Ce que l’on perd à émigrer (1893), il tente de démontrer que les Canadiens français des États-Unis n’avaient pas amélioré leur sort et qu’il aurait été préférable pour eux de rester au Québec. En 1895, il publie Histoire des Canadiens du Michigan et du comté d’Essex, Ontario (348 p.) « pour remplir une promesse qu’il fit il y a quelques années devant plusieurs sociétés canadiennes du Michigan ». Le 12 avril 1902, il publie dans le journal La Presse de Montréal un texte intitulé La marche ascendante de notre race – Trois millions de Canadiens français en Amérique. Télesphore Saint-Pierre décéda à l’Hôpital de Saint-Boniface (Manitoba) le 25 octobre 1912. Une autre personne originaire de Lavaltrie va jouer un rôle très important chez les Franco-Américains en participant à la fondation de plusieurs journaux rédigés en français. Il s’agit d’Ovide Douaire de Bondy, né à Lavaltrie le 4 juillet 1850, fils du Dr Agapit Douaire de Bondy qui fut le deuxième maire de Lavaltrie de 1858-1862. Ovide Douaire de Bondy, médecin et musicien, décéda le 26 octobre 1922 à Lynn (Mass.). L’abbé Louis Moïse Prud’homme, né à Lavaltrie le 22 juin 1869, sera curé dans le Michigan et semble avoir été attiré par les États-Unis probablement parce que son oncle Moïse Prud’homme, né à Lavaltrie le 25 avril 1832, émigra dans l’État du Massachusetts pour décéder à Lowell le 17 mai 1897. L’abbé Joseph Alfred Charland, né à Lavaltrie le 2 avril 1854 et fils du bedeau Joseph Charland et d’Agnès Hétu, sera le curé fondateur de la paroisse de L’Assomption-de-Millbury, diocèse de Springfield dans le Massachusetts. Son frère Louis-Siméon Charland, médecin, semble avoir émigré aux États-Unis vers 1892 et on le retrouve en 1900 célibataire à Lowell avant de perdre sa trace. Ajoutons que Joseph Villeneuve qui fut maire du Village de Lavaltrie pendant 21 ans de1935 à 1956 avait épousé Eloria Taillefer dans la paroisse de Saint-Joseph de Worcester (Mass.) le 7 juillet 1923.
Plusieurs autres personnes originaires de Lavaltrie vont chercher à faire fortune aux États-Unis. Je vais prendre comme exemples des membres de ma famille. Pierre Etu (5e génération), né à Lavaltrie dans le rang Saint-Jean S. E. et fils de Pierre Etu et de Marie Laporte, sera en 1848 cultivateur dans la « cité de Kinsay dans l’État du Missouri », mais reviendra s’installer dans la paroisse de Saint-Jacques à Montréal avant d’être inhumé dans le cimetière de Lavaltrie en 1873. Son neveu Antoine Azarie Hétu également né dans le rang Saint-Jean en 1858 va épouser le 7 avril 1880 Olive Parent à Ste-Anne de Sommerset dans le Wisconsin. Il est présenté comme étant « Dedi-Azazio Heto ». Ceci illustre comment les patronymes des Canadiens français ont pu être transformés au sud de la frontière. J’ai trouvé ainsi des Hétu qui sont devenus des « Itchue » ou des « Atchue » ou encore des « Latew ». Noël Hétu, né à Lavaltrie le 25 décembre 1828, fut le secrétaire-trésorier de la Municipalité pendant une courte période en 1859-1860 avant d’aller s’établir comme commis-marchand à Holyoke (Mass.) où il décéda en 1886 avant que son corps ne soit rapatrié dans le cimetière de Lavaltrie. Bref, pendant très longtemps plusieurs de nos grands-parents avaient un oncle qui semble-t-il avait fait fortune aux États-Unis, mais la réalité pouvait être toute autre. Soulignons également que François-Thomas Martineau, le grand-père du Dr Siméon Martineau qui fut maire de Lavaltrie de 1883-1891, avait épousé à Lavaltrie le 30 mars 1818 Félicité Juneau dit Latulipe qui était la sœur de Salomon Juneau fondateur de la Ville de Milwaukee aux États-Unis en plus d’être son premier maire.
Les descendants des Canadiens français qui ont émigré aux États-Unis seraient plus de 10 millions aujourd’hui, notamment en Nouvelle-Angleterre. Certains sont d’ailleurs devenus célèbres, qu’il me suffise de mentionner le nom de l’écrivain Jack Kerouac « pape de la Beat Generation » qui ne parlait que français jusqu’à son entrée à l’école. On a même démontré que la chanteuse Madona ou la politicienne Hillary Clinton avaient des ancêtres québécois. Le capitaine Herbert E. Hetu (1929-2003), qui fut le directeur des affaires publiques de la « Central Intelligence Agency » (CIA), était un descendant de l’ancêtre Georges Estu dit Lafleur établi à Lavaltrie en 1701. Récemment, le Journal de Montréal (samedi 7 février 2026, p. 54) a publié un article qui avait pour titre « Un Boisjoly d’Amérique aurait pu sauver la navette Challenger ». Il s’agissait de l’ingénieur Roger Boisjoly dont la généalogie démontrait que plusieurs de ses aïeux s’étaient mariés à Lavaltrie. Le journal publiait d’ailleurs un extrait de baptême d’Adélard Griveau dit Boisjoli, arrière-grand-père de Roger Boisjoly en date du 27 juin 1857 à Saint-Antoine de Lavaltrie. En résumé, les Canadiens français ont joué un rôle important dans l’histoire des États-Unis et on retrouve de nombreuses preuves de leur présence sur ce territoire. L’histoire des paroisses fondées par les Canadiens français a été souvent racontée dans des livres publiés en français que nous avons eu le plaisir de collectionner depuis de nombreuses années et qui se font de plus en plus rares parce qu’habituellement écrits avant la Deuxième Guerre mondiale.
En terminant, soulignons que les Américains qui ont des racines québécoises peuvent maintenant retrouver la citoyenneté canadienne. Ceci a été rendu possible avec l’entrée en vigueur le 15 décembre 2025 du projet de loi numéro C-3 intitulé Loi modifiant la Loi sur la citoyenneté qui élargit les règles pour l’obtention de la citoyenneté canadienne. À la suite de ce changement législatif, de nombreux Américains ont inondé de demandes le Département des archives du Québec à la recherche de documents officiels pour prouver leur origine canadienne et obtenir éventuellement la citoyenneté de leur ancêtre d’autant plus que les États-Unis reconnaissent la double citoyenneté. Le Journal de Montréal du vendredi 3 avril 2026 a consacré une page entière (p. 10) sur le sujet en écrivant que « Des millions de nos voisins sont admissibles ». Comme dit l’adage : « si l’on veut savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient! »
Le 4 avril 2026