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Juin 2021

LE QUÊTEUX

 

     Venant toujours d’on ne sait où, entouré d’un peu de mystère, il suscitait sur son passage une gamme variée de réactions, selon qu’il s’agissait d’un quêteux « avenant » ou encore d’un de ces charlatans à l’humeur souvent désagréable et ronchonneuse.

     On attendait les premiers, c’est-à-dire les mendiants honnêtes et sympathiques. Et on s’inquiétait même lorsqu’ils n’étaient pas à leur rendez-vous annuel, au début de la belle saison.

     Presque aussi précis qu’une horloge, le quêteux débouchait un matin dans le premier rang d’une paroisse et commençait sa tournée. Coiffé d’un « chapeau de castor », habillé de haillons, affublé d’un panier, d’un bâton tordu et d’un gros sac sur le dos, on ne pouvait pas s’y méprendre, c’était bien lui!

     Cette tournée, qu’il effectuait d’ailleurs à pied, était aussi bien réglée qu’une mission spatiale. Le premier jour il visitait le premier rang, le second, le deuxième et ainsi de suite. Il ne s’arrêtait pas partout : avec les années, il avait su identifier les âmes charitables au point de savoir par exemple chez qui il pouvait dîner, souper ou même passer la nuit.

     « La charité pour l’amour de Dieu et de la bonne Vierge » demandait-il lorsqu’il frappait à la porte. Respectueux des bonnes manières, il attendait qu’on l’invite à entrer. Un membre de la famille, plus souvent le père, calmait alors le chien qui avait bruyamment signalé son arrivée et lui indiquait le chemin de la cuisine où il pourrait se rafraîchir un peu tout en reprenant son souffle.

     Les aumônes qu’il recevait variaient beaucoup mais généralement on offrait au quêteux des fruits ou des légumes, des œufs, un petit pot de miel, du tabac de même que des menus objets très disparates dont on n’avait plus besoin : morceau de tissu, « tapon de laine », une vieille assiette, etc. Le quêteux acceptait tout et remerciait généralement ses bienfaiteurs en leur disant : « Que Dieu vous le rende beaucoup ».

     Lorsque le sac ou le panier qu’il traînait avec lui devenait trop lourd, le quêteux revendait ce qu’il avait reçu et cachait, dans un grand mouchoir solidement noué, l’argent qu’il avait ainsi obtenu.

Bienvenue au bon quêteux

     Là où l’hospitalité de ses hôtes le retenait plus longuement, le temps par exemple d’un repas ou d’une nuit, le quêteux se livrait à un fascinant rituel digne du plus fin dramaturge. Après avoir bourré sa pipe de plâtre blanc d’un tabac odoriférant, bien campé dans sa chaise canadienne, les mains posées sur son bâton, le quêteux se mettait à parler de ses voyages. Les yeux écarquillés d’intérêt son auditoire se délectait de ses historiettes. L’heure coulait comme un ruisseau de printemps. Et bientôt, le père indiquait que c’était le moment de la prière du soir qu’on récitait tous ensemble dans la cuisine, au pied de la grande croix noire de tempérance.

     Après avoir passé la nuit sur une paillasse étendue sur le plancher de la grande salle, le quêteux repartait de bon matin en remerciant à répétition le bon monsieur et la bonne dame de « leurs bontés ».

     Puis il y avait les autres quêteux. Les charlatans grognons, mal éduqués, qui se faufilaient dans les maisons sans frapper. Armés de vieux livres, de jeux de cartes, de boîtes d’onguent et de fioles mystérieuses, ils avaient l’allure d’une pharmacie ambulante. Et de fait ces quêteux-là ne demandaient pas la charité mais vendaient plutôt des remèdes miracle, capables de tout guérir, depuis les fièvres jusqu’aux tours de reins en passant par les verrues, les reculons, les pleurésies, etc.

     On craignait ces marchands de malheur. Lorsque la silhouette de l’un d’eux se dressait au bout de la route, les femmes seules barraient les portes et tiraient les volets. Les enfants se réfugiaient sous les lits. Et on souhaitait secrètement qu’il passe sa route. Ce qu’il ne faisait pas évidemment. Vantant avec brio les vertus inimaginables de « son petit liniment », il s’approchait des maisons où finalement un brave ou une brave sortait pour se procurer la fiole prometteuse. Le charlatan en profitait alors pour tirer l’horoscope. Heureusement pour tout le monde, ces vagabonds, jeteurs de sorts, n’étaient pas nombreux.

Extrait de « Les coutumes de nos ancêtres », auteur Yvon Desautels,
autorisé par l’éditeur Éditions Paulines, 1984/médiaspaul