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Janvier 2022

LES CONTEURS

 

     Dans la campagne québécoise d’antan, le mois de janvier avait la réputation de ne pas être comme les autres. En effet, les festivités familiales s’y succédaient d’une façon presque ininterrompue. Encabanés à cause du froid et de la neige, les habitants profitaient du long congé que leur imposait la nature pour se couler la vie douce et laisser éclater leur joie de vivre.

     L’occasion qui déclenchait ces joyeuses retrouvailles, c’était la fête de Noël. Une fois la première veillée lancée, les autres suivaient tour naturellement comme les grains d’un chapelet.

     Au cours des veillées qui s’organisaient alors, un événement en particulier avait l’art de captiver et de subjuguer l’assistance : c’était la participation du « conteur d’histoires ». Lorsque celui-ci toussait bruyamment et avançait ostensiblement sa chaise vers le milieu de la salle commune (cuisine), l’auditoire comprenait que le spectacle allait commencer. Un silence peu commun s’installait dans la maison. On pouvait entendre l’attisée qui giguait dans le gros poêle à deux ponts.

     Après avoir bourré sa pipe d’un tabac odoriférant, le conteur commençait sa première histoire.

     Pour tenir ses auditeurs en haleine, le conteur avait plusieurs tours dans son sac. Chaque fois que son récit s’y prêtait, il appuyait ses dires par la mimique de son visage et par des gestes appropriés : piétinement des pieds, claquement des doigts, haussement des épaules, volée des bras. Fin comédien, il avait recours également aux différentes intonations de voix pour souligner tantôt les passages sinistres d’un conte, tantôt les drôleries de l’un de ses personnages. À plusieurs reprises, il s’aventurait même à changer sa voix pour faire parler le sorcier « ratoureux », le beau prince berné, ou encore pour simuler un bruit nécessaire au déroulement du drame ou de la comédie. Le spectacle ne manquait pas de couleur, ni les histoires de piquant.

 

On les appréciait à un très haut degré

     Chaque conteur possédait son propre répertoire d’histoires. Glanées au fil de ses rencontres, de ses voyages, ces histoires étaient transmises de bouche à oreille sans jamais être écrites. Le conteur les apprenait au contact des plus vieux qui, eux, les tenaient de leurs aïeuls.

     Ces histoires s’inspiraient souvent de très vieux contes d’origine française. On y évoquait des royaumes lointains où régnaient des rois et des princesses débonnaires et où de malicieux personnages, comme les sorciers, les jeteuses de sort, venaient semer la zizanie. Évidemment, comme dans les films d’une certaine époque, les choses finissaient par s’arranger et l’histoire se terminait sur une note de gaieté, mais pas toujours. En effet, le conteur avait en réserve, dans son répertoire, quelques contes plus cauchemardesques qu’il gardait pour la fin de la soirée, au moment où les enfants étaient couchés. Racontés souvent comme des histoires vécues, ces épisodes mettaient en scène les forces des ténèbres : démons, fantômes, feux follets, gnomes s’y disputaient le palmarès des mauvais coups. De quoi donner la chair de poule au plus solide gaillard. D’autant plus que, dans bien des cas, il fallait rentrer à la maison peu de temps après, et ce, au beau milieu de la nuit.

     Avec les années, les conteurs déformèrent graduellement ces légendes européennes et même asiatiques et y introduisirent des éléments typiquement québécois. Certains y prirent tellement goût qu’ils inventèrent leurs propres histoires basées sur des faits divers ou bizarres survenus au pays. C’est ainsi que sont nés des contes comme « La chasse-galerie », « La Corriveau » et bien d’autres qui sont encore sur les lèvres des vieux conteurs du Québec.

     Les contes variaient également en longueur. En moyenne, ils pouvaient durer entre une demi-heure et une heure. Mais certains anciens mentionnent des cas où le conteur avait mis jusqu’à deux grandes veillées pour passer à travers son histoire. Comme on peut le constater, le roman-fleuve ne date pas d’aujourd’hui.

     Lorsque finalement l’histoire s’achevait, le groupe manifestait son contentement en applaudissant à tout rompre. Le maître du logis, pour sa part, s’empressait de verser un grand verre de « remontant » à l’artiste qui l’acceptait avec un sourire de satisfaction. Et sans autre cérémonie, la veillée reprenait son allure endiablée.

Extrait de « Les coutumes de nos ancêtres », auteur Yvon Desautels,
autorisé par l’éditeur Éditions Paulines, 1984/médiaspaul