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Septembre 2021

LE MAGASIN GÉNÉRAL

 

     Digne ancêtre de nos supermarchés, le magasin général réunissait sous un même toit une gamme et une combinaison assez originales de produits et de services. C’était un peu à la fois une épicerie, une mercerie, une quincaillerie, une pharmacie, un dépanneur, un bureau de poste, un snack-bar, une tabagie, une biscuiterie, et j’en passe ! Son nom, calqué sur une institution américaine (general store) rendait bien la réalité qu’il désignait.

     À quelques variantes près, ces établissements se ressemblaient tous. Habituellement, ils étaient situés sur la rue principale, au cœur même du village. Dans les environs du chemin de fer s’il en existait un, ou pas très loin de la rivière. On peut comprendre pourquoi. Dans bien des cas, les marchandises arrivaient par ce mode de communication. Donc, il valait mieux ne pas en être trop éloigné pour réduire au minimum la manutention du matériel. À sa position stratégique sur la rue principale, le magasin général alliait l’importance de sa bâtisse. Avec l’église, le presbytère et l’hôtel, il s’agissait sans contredit de l’édifice le plus important de tout le village.

Édifice très important au village

     Voici quelle image présentait ce haut lieu du commerce d’antan. Après avoir passé la porte d’entrée où le tintement d’une clochette annonçait l’arrivée d’un client, on pénétrait dans une grande salle qui occupait habituellement tout le rez-de-chaussée de l’immeuble. Au centre, une allée plus ou moins bien tracée divisait la pièce en deux. Sur un des côtés se dressait un comptoir de bois derrière lequel seul le patron ou la patronne pouvait se rendre. La raison en était bien simple : là en effet, les propriétaires conservaient, dans des vastes armoires sous clefs, la marchandise plus « dispendieuse », comme on disait. Également, en se glissant derrière ce fameux comptoir, on accédait à la majestueuse caisse enregistreuse.

     Dans cette grande salle on pouvait pratiquement acheter tout ce dont on avait besoin. Mais bien difficile de le trouver sans être un habitué de la place, car au premier coup d’œil, l’étalage tenait plus du hasard et de la fantaisie que de l’organisation systématique. Les râteaux y faisaient bon ménage avec les sacs d’avoine, les cuves à lessive avec les remèdes, les ballots d’étoffes avec les caisses de café. Il y avait de la marchandise partout : sur le plancher, les comptoirs, les tablettes, au plafond, le long des murs. Mais dans ce pittoresque bric-à-brac qui dégageait d’ailleurs une incroyable impression d’abondance, un seul maître à bord : le patron, et, lorsqu’il s’absentait, sa femme ou ses enfants.

     Autour de cette salle principale se greffaient souvent d’autres pièces. Celles-là, plus petites, servaient à entreposer la marchandise saisonnière, ou encore les articles moins en demande, ou réservés aux dames. Derrière la porte close de ces petites officines les clientes venaient essayer chapeaux, robes et choses du même genre. Ainsi à l’abri des regards, elles pouvaient choisir, en toute quiétude, la toilette du réveillon ou du dimanche de Pâques.

     Comme le magasin général s’avérait une affaire de famille, l’immeuble se complétait presque toujours d’une partie réservée à l’habitation de ses propriétaires. Parfois juchée au haut de la maison ou encore attenante à la salle principale du magasin, cette partie était strictement interdite à la clientèle.

     Cette clientèle avait ses habitudes bien à elle. À cette époque-là, il n’était pas rare de marchander un peu. Comme on connaissait très bien le patron, chacun tentait « d’avoir du bon », surtout lorsqu’il s’agissait d’un achat important. Le marchand général savait bien que certains de ses clients pouvaient mettre à exécution leur menace d’aller au village voisin pour faire leurs provisions. Alors après des pourparlers parfois fastidieux, on s’entendait autour d’un compromis. Il était coutume aussi, à cette époque, de « faire marquer ». Comme on le voit, le crédit ne date pas d’aujourd’hui ! Sauf qu’alors, c’est le marchand qui supportait toute l’opération, et pendant plusieurs semaines parfois.

Extrait de « Les coutumes de nos ancêtres », auteur Yvon Desautels,
autorisé par l’éditeur Éditions Paulines, 1984/médiaspaul