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Septembre 2022

LE TEMPS DES FOINS

 

     Vers la mi-juillet, lorsque les champs du pays laurentien avaient rendu à terme les semences du printemps, s’amorçaient alors dans les campagnes le temps des foins.

     Depuis les marmots jusqu’aux têtes blanches inclusivement, toute la gent campagnarde prêtait main-forte à l’opération. J’ouvre ici une parenthèse pour rappeler qu’au siècle dernier tracteurs, moissonneuses, batteuses et autres engins du même genre n’épaulaient pas de leurs chevaux-vapeurs les fermiers de l’époque. Tout s’accomplissait à bras d’hommes et de femmes. D’où la nécessité de cette nuée de travailleurs et de travailleuses impromptus qui envahissaient les prés de la campagne québécoise.

     Contrairement à l’hiver où la vie s’écoulait lente et paisible, l’été et plus particulièrement durant la période de la moisson, le rythme de la vie s’accélérait considérablement. On travaillait souvent de dix à quinze heures de suite. Si le temps se gâtait, on n’hésitait pas à continuer la fenaison jusque tard dans la nuit.

 

Tous aux champs

     Pendant environ trois semaines, on vivait dehors et plus précisément entre les champs et la grange, les deux pôles de toute l’opération. Si on travaillait loin de la maison, quelque part dans un rang reculé, on couchait sous la tente pour sauver du temps, ce temps si précieux qui faisait aisément la différence entre une moisson réussie et une moisson perdue. C’était une véritable course contre la montre. Laissés trop longtemps sous les températures caniculaires de l’été, le blé se détériorait et le foin pourrissait. On devait donc faire diligence. D’autant plus qu’il s’agissait des réserves fourragères dont le fermier avait absolument besoin pour nourrir ses bêtes tout au long de l’hiver suivant.

     On mangeait sur le pouce, entre deux voyages de foin. Pas question des repas longuement mijotés de l’hiver. On avalait rapidement des œufs, des légumes crus ou un quignon de pain. La grande maison familiale restait déserte. On y revenait que tard le soir.

     Le seul moment de répit survenait le dimanche qu’on respectait d’ailleurs scrupuleusement, sauf quand le mauvais temps risquait de réduire à néant la récolte. Alors, avec une permission spéciale du curé de la paroisse pouvait-on passer outre à l’obligation du repos dominical.

     Voici comment on s’y prenait pour effectuer la moisson. La première étape consistait à couper, à l’aide de grandes faux ou de faucilles, l’herbe et le foin d’un champs donné. Les travailleurs et les travailleuses se divisaient le terrain et chacun fauchait la section qu’il avait choisie. Une fois coupé le foin était ramassé en petit tas. À certains endroits et surtout dans le cas des céréales comme le blé et l’avoine, on disposait les épis dans le même sens de façon à constituer ce qu’on appelait une gerbe. Ailleurs le tas pouvait prendre la forme d’un chapeau pointu.

     Derrière cette première équipe arrivait celle des ramasseurs qui avaient pour mission de charger les bottes de foin sur les grands chariots et de rentrer le tout à la grange. Ainsi tout au long de la journée les deux équipes se suivaient.

     À la fin des travaux, un peu comme pour marquer le point final de cette grande corvée, on dressait dans le champ une énorme gerbe qu’on appelait d’ailleurs « la grosse gerbe ». Et sans plus de cérémonie, les gens se mettaient à danser autour.

     Entre-temps, à la maison, la maîtresse des lieux avait décoré la cuisine et avait garni la table familiale de ses exploits culinaires. Avisés de ce qui les attendait, les moissonneurs accouraient et faisaient honneur au talent de la cuisinière.

     Les festivités ne s’arrêtaient pas là. Oubliant la fatigue du travail des champs, tous participaient aux danses enlevantes que le violoneux du rang lançait dans l’air tiède de l’été laurentien. La sauterie familiale s’achevait sous les étoiles et parfois même à l’aube.

 Extrait de « Les coutumes de nos ancêtres », auteur Yvon Desautels,
autorisé par l’éditeur Éditions Paulines, 1984/médiaspaul