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Décembre 2022

LA VEILLÉE

 

      On veillait beaucoup chez nous au temps jadis.

     À propos de tout et de rien, les familles se réunissaient, et la plus enjouée comme la plus essouflante des fêtes commençait.

     Les réjouissances avaient lieu généralement autour de l’habitation familiale si la température s’y prêtait, mais le plus souvent elles se déroulaient sur la toile de fond de la grande salle de la maison, là où flambait une bonne attisée d’érable dès que le temps se faisait plus frisquet.

     Ces veillées connaissaient leur temps fort durant la saison froide. Délesté du travail, l’habitant bricole chez lui les meubles dont il a besoin, tout en fumant une bonne pipée. Rendu à lui-même, il en profite pour fraterniser avec ses voisins et sa famille. Rien ne presse plus beaucoup; on utilise donc le temps pour se visiter et pour renouer les liens.

     À l’occasion des « fêtes », on va de veillée en veillée. C’est une suite ininterrompue de soirées pendant deux ou trois semaines.

     La veillée réunit facilement beaucoup de monde. Les familles, alors assez nombreuses, s’amènent en bloc. On n’est pas regardant et, comme on dit, « plus il y a de compagnie, plus on s’amuse ».

     Lorsque les invités arrivent, la maîtresse de la maison les aide à se « décapoter » et on dépose les vêtements près du poêle, si c’est l’hiver, pour les faire sécher. Pendant ce temps, l’homme de la maison offre ses « petits boires ». Un petit coup de gros gin pour les hommes. Les femmes acceptent un thé chaud ou encore de la bière d’épinette maison.

    Instinctivement, le groupe se divise en trois. Les enfants s’amusent en haut. On couchera les plus jeunes tous ensemble dans un grand lit. Les hommes se rassemblent d’un côté, les femmes de l’autre. Chacun en profite pour discuter des sujets qui le passionnent. Les hommes jaseront de politique, de semences; les femmes s’échangeront des nouvelles, compareront leurs courtepointes, etc. Le tout dans une ambiance très détendue.

 

Soirées agréables

     Quand on a assez parlé, le violoneux du groupe (chaque veillée en compte presque toujours un), fait grincher son archet et lance les premiers accords d’un quadrille. On lui sert un coup pour le mettre en train, et le début de cette farandole fait déjà briller les yeux des jeunes filles qui n’attendaient que ça. Les reels, les gigues, les cotillons, les lanciers, les caledonias se succèdent sans interruption.

     Pendant la danse, les plus vieux jouent aux cartes ou aux dames dans un coin plus tranquille de la grande salle. Vers dix ou onze heures, une équipe de femmes dresse des tables de fortune sur des chevalets qu’on a couverts de nappes, et les fumets les plus divers envahissent la pièce : ragoût, pâtés à la viande, volailles rôties. La compagnie s’attable et fait honneur à tout ce festin dont est responsable la maîtresse de maison.

     Quand l’appétit est satisfait, l’assemblée se met à chanter les fameuses chansons à répondre qu’on fredonne encore aujourd’hui. Cela fait digérer, paraît-il. Et les histoires alternent avec les « reels ».

    La veillée s’étire parfois jusqu’au matin. On réveille les enfants pour le départ, et la visite s’en va en se promettant de revenir sans faute à la première occasion.

Extrait de « Les coutumes de nos ancêtres », auteur Yvon Desautels,
autorisé par l’éditeur Éditions Paulines, 1984/médiaspaul