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Mai 2021

LES CROIX DE CHEMIN

 

     Les étrangers qui visitaient le Québec au siècle dernier, ne manquaient jamais de s’étonner du nombre inouï de croix de chemin qui s’échelonnaient le long des rangs et des routes rurales de la province.

     Vers 1900, on en dénombrait encore près de 200 sur l’île de Montréal seulement.

     Cette dévotion particulière pour les croix remonte loin dans notre histoire nationale. On pourrait même dire que le Québec est né sous le signe de la croix. Rappelez-vous celle de Jacques Cartier à Gaspé, celle de Maisonneuve sur le Mont-Royal.

     Les plus anciennes, celles qu’on a érigées au XVIIIe siècle, par exemple, étaient à la fois imposantes et rudimentaires. Fabriquées à même des pieux de cèdre grossièrement équarris, elles pouvaient atteindre 8 m et 33 cm de hauteur. Pour la mettre en place, il fallait réunir une dizaine de valeureux gaillards pour faire une « corvée de plantation ».

     La plupart du temps, la croix se complétait de quelques objets pieux qui rappelaient la passion du Christ : une lance de combat, une éponge, une couronne, des clous, une échelle, un cœur saignant ou même un coq.

     Au fil des ans, ce modèle classique a évolué. On y a ajouté des images saintes, des statues et des reliques qu’on exposait dans de petits coffrets vitrés situés à hauteur des yeux. La croix a été peinturée et recouverte d’une légère couche goudronneuse pour la protéger contre la pluie.

     À certains endroits, on a flanqué la croix principale de deux croix plus petites en souvenir des deux larrons. On a même disposé une clôture tout autour de ce calvaire improvisé.

Un monument exprimant la piété populaire

     Pourquoi nos aïeux plantaient ces croix ? Les raisons spécifiques variaient entre les individus ou les groupes. Mais elles provenaient toutes d’un certain nombre de dénominateurs communs comme la piété, l’ardeur de la foi, la volonté de rendre grâce à Dieu. Bref, il s’agissait d’un geste religieux.

     Et c’est d’ailleurs ce dénominateur commun qui inspirait tous les us et coutumes qui se rattachaient à ce monument exprimant la piété populaire.

     Ainsi, lorsque l’on passait jadis devant une croix de chemin, on s’arrêtait un moment, on enlevait son chapeau et on récitait une courte invocation.

     La croix servait également de lieu de rencontre pour s’acquitter en groupe d’exercices pieux. Par exemple, durant les rogations ou encore au moment de la Fête-Dieu, les processions extérieures s’arrêtaient très souvent aux abords d’une croix de chemin pour réciter une partie des prières usuelles.

     Parmi ces exercices, le plus célèbre et le plus populaire était le mois de Marie.

     Tout au long du mois de mai, mois consacré à célébrer les vertus de la mère du Sauveur, les familles et le voisinage avaient l’habitude de se réunir autour d’une croix de chemin pour s’adonner à quelques pratiques de piété.

     Dans l’air doux de ces soirs de printemps, cette grappe de croyants s’agenouillaient dans l’herbe toute fraîche et récitaient, sous la direction des grands-mères, la prière du soir et le chapelet.

     La dévotion se terminait par des cantiques dont évidemment le très célèbre « C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau, à la Vierge chérie, faisons monter ce chant nouveau… »

     Puis dans la quiétude de la nuit, le groupe s’en retournait lentement. On jasait de tout et de rien. On se racontait sa journée. On prenait des nouvelles des autres. Et les amoureux, qui fermaient le cortège un peu plus loin en arrière, se prenaient timidement la main.

     C’est ainsi que plusieurs de nos aïeux se sont connus. Et que, souvent grâce au mois de Marie, ils se sont retrouvés au pied de l’autel pour célébrer leurs épousailles.

Extrait de « Les coutumes de nos ancêtres », auteur Yvon Desautels,
autorisé par l’éditeur Éditions Paulines, 1984/médiaspaul